Des mots et des notes

 

La plupart des livrets des opéras sont d’une grande faiblesse, ridicules, indigents, grandiloquents, ampoulés.

Quelle attitude adoptera un compositeur allemand qui met en musique un poème écrit directement en français par un irlandais ?

Richard Strauss est confronté à cette difficulté quand il compose Salomé, à partir d’un texte d’Oscar Wilde. La première de ce drame musical en un acte  est donnée  le 6 mai 1910, à l’Opéra de Paris. Au pupitre, André Messager.

Salomé photoLe  greffe de la musique sur les mots pose des problèmes au compositeur. Celui des anglicismes  d’abord, qui, en dépit de la maîtrise que Wilde a du français, parsèment l’oeuvre ; ensuite, celui de la prononciation du e muet et de l’intonation que la cantarice et le chanteur doivent lui réserver.

Il frappe alors à la porte d’un futur Prix Nobel, Romain Rolland, en  sollicitant conseils et avis  sur des passages qui lui semblent difficiles.  S’ensuit entre 1905 et 1907 un échange de lettres.

Rolland ne se récuse pas mais, modeste, déclare : «  D’abord, je ne suis pas poète-(ni homme de lettres, ni critique, ni professeur)-…je ne suis et ne veux être que Romain Rolland. Je ne suis poète que pour vous rendre service. »

Et ce, en en dépit de l’hostilité et de l’antipathie que lui inspire Wilde, auquel il règle son compte.

Linguistique, d’abord : « Quelque remarquable que soit la connaissance que Wilde avait du français, il est impossible de le considérer comme un poète français. »

Et, au fond, ensuite, dans une correspondance du 14 mai 1907, dans laquelle après avoir rendu un hommage appuyé au musicien doué « d’une force qui est…la plus grande de l’Europe musicale d’aujourd’hui » et en lui confiant « Salomé n’était pas digne de vous », il cloue le « librettiste » au pilori : le poème de Wilde « sue le vice et la littérature. La Salomé de Wilde et tous ceux qui l’entourent, sauf cette brute de Iokaanan, sont des êtres malsains, malpropres, hystériques ou alcooliques, puant la corruption mondaine et parfumée. »

Mais Rolland  donne à Strauss de  précieux conseils de prononciation en entonnant l’éloge du e muet, qui est « une des grandes difficultés de la langue française ».

« C’est moins un son qu’une résonance, un écho de la syllabe précédente, qui vibre, se balance, et s’éteint doucement dans l’air…il est, en quelque sorte, la draperie légère du mot ; il l’entoure dans une atmosphère liquide. Si vous le supprimez, il ne reste que l’arête sèche. »

Des exemples sont donnés.

Enfin, Rolland évite à Strauss le piège redoutable de la phrase qui, d’un coup, met à bas les majestueux développements précédents et fait basculer la tragédie dans la pantalonnade et le comique troupier, transformant le vers solennel en une plaisanterie de mess de sous-off de l’infanterie de marine (ex coloniale).

Wilde avait placé ces mots dans la bouche de Salomé :

«  Je veux qu’on m’apporte un bassin d’argent »

et Strauss, voulant leur conférer une charge « démoniaque et perverse », questionne Rolland sur l’opportunité de modifier la phrase ou de la conserver telle quelle.

Le dimanche 12 novembre 1905, celui-ci prend la plume et dès le début de la lettre formule la plus expresse mise en garde : « Ne gardez à aucun prix cette phrase qui prête à équivoque », et ajoute « Je connais trop la grossièreté du public pour ne pas être sûr qu’il la relèverait. »

D’où sa préconisation sur les césures et l’ajout d’une préposition :

« Je veux / qu’on m’apporte / DANS un bassin d’argent ».

Eh, oui ! Au moment crucial de la tragédie, alors qu’Hérode a promis à la danseuse  aux sept voiles, qui l’a envoûté,  d’exaucer le voeu qu’elle formulera, fût-ce de lui donner la moitié de son royaume, Salomé laissera-t-elle entendre, cassant l’ambiance, qu’elle est saisie d’un besoin naturel et impéreux qui nécessite pot de chambre, seau hygiénique, urinal ou chaise percée ? …et la parterre de s’esclaffer, de se taper sur les cuisses ou de glousser, plutôt que d’écraser une larme furtive et de manifester son enthousiasme.

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