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Vous vous payez ma tête !

 » Vous avez connu Dravot, Monsieur ? Vous avez connu le très vénérable Frère Dravot ! Regardez-le maintenant !
Il fouilla dans l’épaisseur des loques qui entouraient sa taille tordue, retira un sac de crin noir brodé des fils d’argent, et en secoua sur la table la tête desséchée et flétrie de Daniel Dravot! Le soleil matinal, car depuis longtemps les lampes avaient pâli, frappa la barbe rouge, les yeux aveugles dans les orbites creuses, de même que le lourd cercle d’or incrusté de turquoises brutes que Carnehan plaça tendrement sur les tempes blêmies.
ㅡVous contemplez maintenant l’empereur dans son appareil ordinaire, comme il vivait ㅡ le roi du Kafiristan avec la couronne en tête. Pauvre vieux Daniel qui fut monarque une fois!
Je frémis, car défigurée par vingt blessures, je reconnaissais malgré tout la tête de l’homme que j’avais vu à la gare de Marwan. »

[ L’homme qui voulut être roi, Rudyard Kipling, Mercure de France, 1947 ]

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Fouqué n’eut pas le courage de parler ni de se lever. Il lui montra du doigt un grand manteau bleu sur le plancher; là était enveloppé ce qui restait de Julien.
Elle se jeta à genoux. Le souvenir de Boniface de La Mole et de Marguerite de Navarre lui donna sans doute un courage surhumain. Ses mains tremblantes ouvrirent le manteau. Fouqué détourna les yeux.
Il entendit Mathilde marcher avec précipitation dans la chambre. Elle allumait plusieurs bougies. Lorsque Fouqué eut la force de la regarder, elle avait placé sur une petite table de marbre, devant elle, la tête de Julien, et la baisait au front…
Mathilde suivit son amant jusqu’au tombeau qu’il s’était choisi. Un grand nombre de prêtres escortaient la bière et, à l’insu de tous, seule dans la voiture drapée, elle porta sur ses genoux la tête de l’homme qu’elle avait tant aimé.

Le Rouge et le Noir, Stendhal.

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Vers minuit, comme à un signal, une pluie assez serrée de gros projectiles s’abattit sur le chemin de ronde, dans la ruelle en bordure, et jusque sur le toit des maisons de l’autre côté.  » Ce qui était bizarre , dit Gaudier, en plissant les yeux, c’était le bruit, un bruit que j’ai encore dans l’oreille, un bruit très mat et plein, comme celui d’un pot bourré de terre qui s’écorne en tombant sur un pavé. Nous avons tiré au hasard, sur le revers du fossé, mais je ne pense pas que dans cette nuit noire nous ayons touché personne: ils étaient tout près pourtant, à en juger par les froissements d’ herbes. Les pots cassés, qui avaient roulé presque tous sur les gouttières ou dans la ruelle, nous n’avons compris qu’au petit jour ce que c’était: c’étaient les prisonniers de l’Issar qui les avaient payés. Dans la ruelle, on a ramassé les têtes très vite, avant que les gens aient ouvert leurs portes, mais l’ennui, c’étaient les toits.
Ce qui était macabre ㅡ ajouta-t-il après un temps d’une voix changéeㅡet un peu risible en même temps, c’était le côté très apparent d’objet de la chose, d’objet en somme très maniable ㅡ oui, portatif ㅡ la rapidité gênante avec laquelle, du haut de la courtine, je voyais dans la ruelle nos hommes les ramasser: plus du tout ce côté théâtral et un peu emphatique du cadavre, qui s’étale tellement, et avec lequel bon gré mal gré on n’en prend pas à son aise. Les soldats les ramassaient dans des sacs de pommes de terre.

[Les terres du couchant, Julien Gracq, Edit. Corti, 2014]

Je vous ai déjàdit que l’abbé de la Trappe était un galant homme et qui avait eu plusieurs commerces tendres. Le dernier qui ait éclaté fut avec une duchesse fameuse pour sa beauté, et qui, après avoir heureusement évité la mort au passage d’une rivière, la rencontra peu de mois après. L’abbé, qui allait de temps en temps à la campagne, y était lorsque cette mort imprévue arriva. Ses domestiques, qui n’ignraient pas sa passion, prirent soin de lui cacher ce triste événement, qu’il apprit à son retour. »ㅡ En montant tout droit à l’apprtement de la duchesse, où il lui était permis d’entrer à toute heure, au lieu des douceurs dont il croyait aller jouir, il vit pour premier objet un cercueil qu’il jugea être çelui de sa maîtresse en remarquant sa tête toute sanglante, qui était par hasard tombée de dessous le drap dont on l’avait recouverte avec beaucoup de négligence, et qu’on avait détachée du reste du corps afin de gagner la hauteur du col, et éviter ainsi de faire un nouveau cercueil qui fût plus long que celui dont on se servait. »

On prétend qu’on montrait à la Trappela tête de Madame de Mkntbazon dans la chambre des successeurs de Rance, ce que les solitaires de la Trappe ressuscitée rejettent.

[La vie de Rancé, Chateaubriand]

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