Archives du mot-clé Julien Gracq

SIDERATIONS, FOUDROIEMENTS, EXTASES ET SATORIS

 

claudel

Paul CLAUDEL

…tel était ce malheureux enfant qui le 25 décembre 1886 se rendait à Notre-Dame pour y suivre les offices de Noël…J’étais debout dans la foule près du second pilier, à l’entrée du coeur, à droite, du côté de la sacristie et c’est alors que se produisit l’événement qui domina toute ma vie : en un instant mon coeur fut touché et je crus.

( Contacts et circonstances )

 

 

munkacsy

 

Henri CARTIER-BRESSON

En 1932, je vis une photographie de Martin Munkacsi, de trois enfants noirs courant vers la mer et je dois dire que c’est cette photo qui fut pour moi l’étincelle qui déclencha le feu d’artifice…et me fit prendre conscience du fait, et ce soudainement, que la photo pouvait atteindre l’éternité à travers le moment. C’est le seul photographe qui eut sur moi de l’influence. Il y a, dans cette image, tant d’intensité, de spontanéité, une telle joie de vivre, tant de merveilleux, que j’en suis encore ébloui même aujourd’hui.

 

Jean RACINE

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;

Un trouble s’éleva en mon âme éperdue ;

Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;

Je sentis tout mon corps et transir et brûler.

(Phèdre, Acte I, scène 3)

 proust

Marcel PROUST

( L’alchimie du thé et « d’un de ces petits gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille Saint-Jacques »)

Puis un deuxème fois, je fais le vide devant lui ( mon esprit ), je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désamorcé à une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela remonte lentement ; j’éprouve la résistance, et j’entends la rumeur des distances traversées.

A la recherche du temps perdu, Un amour de Swann

flandreJulien GRACQ

On cède de tout son long à l’herbe. La pensée évacue ses postes de guet fastidieux et replie le réseau de ses antennes inutiles. ; elle reflue de toutes parts vers la ligne d’arrêt de la pure conscience d’être…et dans ce milieu où toutes les pressions s’annulent, (on n’est) rien de plus…qu’un ludion désancré qui flotte jusqu’à la nausée entre l’herbe et les nuages.

…on se sent là, aux lisières attirantes de l’absorption, une goutte entre les gouttes, exprimée un moment avant d’y rentrer de l’éponge molle de la terre.

 Liberté grande (La sieste en Flandre Hollandaise)

 

ARCHIMEDE

« Eureka ! »

paulPAUL de TARSE

Les Actes des Apôtres décrivent  la conversion de Paul, alors qu’il cheminait sur la route de Damas en quête de chrétiens qu’il voulait ramener prisonniers à Jérusalem.

 

Ainsi je me rendais à Damas avec pouvoir et mandat des grands prêtres. Au milieu du jour, en chemin, je vis. venant du ciel, plus éclatanre que le soleil, une lumière qui resplendit autour de moi et de mes compagnons. Nous tombâmes tous à terre, et j’entendis une voix qui me disait en hébreu :Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu ?

Moi je dis : Qui es-tu Seigneur ?

La Seigneur répondit : Je suis Jésus, celui que tu persécutes. Mais lève-toi et tiens-toi sur tes pieds. Car voici pourquoi je te suis apparu :pour t’établir serviteur et témoin de la vision dans laquelle tu viens de me voir…

Dès lors, je n’ai pas été indocile à la vision céleste.

 

Jean-François CHAMPOLLION

« Je tiens mon affaire. »

champollionLe 14 septembre 1822, peu avant midi, brûlant la politesse  à ses rivaux en décryptage des hyéroglyphes égyptiens illisibles depuis quinze siècles, Champollion vient de tirer au clair le mystère de cette écriture.

Young l’anglais, Akerblad le suédois et son compatriote Sylvestre de Sacy sont battus sur le fil. Il est bien le premier à avoir compris que les pharaons et leurs sujets utilisaient un système tenant à la fois de l’idéographie et de la phonétique.

A en croire son neveu, l’inventeur fut alors la proie d’un affaissement physique et moral, qui s’empara de lui tout à coup. : « Ses jambes ne le soutenaient plus, son esprit se trouva saisi d’une sorte d’assoupissement . On le coucha. »

Il survécut, et sa mort ne fut pas étrange, comme le furent celles des découvreurs de la tombe de Toutankhamon, Carter qui disparut en 1939 avant d’avoir pu publier le rapport définitif de sa découverte et Carnavon, en 1923 qui fut infecté par une piqûre de moustique.

Blaise PASCAL

L’an de grâce 1654

Lundi 23 novembre, jour de St Clément, pape et martyr, et autres au Martyrologue

Veille de St Chrysogone, martyr et autre,

Depuis environ dix heures et demie du soir jusqu’à environ minuit et demie

Feu

Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, non des philososphes et des savants

Certitude. Certitude. Sentiment, Joie, Paix

Dieu de Jésus-Christ,

Deus meum et Deum vestrum, Jean 20/17

« Ton Dieu sera mon Dieu »

Oubli du monde et de tout, hormis Dieu

Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l’Evangile

Grandeur de l’âme humaine

Le mémorial

 

Dorothée LANGE

 « Migrant Mother », la photo prise par D. Lange, en 1936, un jour d’hiver, près de la ville de Nipomo, est à ranger dans la petite dizaine de tirages qui témoignent de la puissance évocatrice de l’art photographique.

langeLange travaillait sur une commande de la Farm Security Administration et réalisait un reportage sur la situation critique des ouvriers agricoles, bien qu’elle eût reconnu qu’elle était incapable de faire la différence entre un mulet et un tracteur.

Parmi les clichés pris ce jour-là, Lange sélectionna celui où Florence Thomson, une mère de onze enfants, apparaît avec trois d’entre eux, un tout jeune dans les bras, les deux autres tournant le dos, s’appuyant sur ses épaules. Elle confia à la photographe que sa famille se nourrissait de légumes gelés et d’oiseaux tués par les enfants et qu’elle venait de vendre les pneus de sa voiture pour s’acheter de quoi manger.

Est-ce ajouter à l’aspect dramatique de la scène et à la douleur de cette Mater Dolorosa que de rappeler les conditions dans lesquelles se déroula la rencontre entre l’artiste et ses modèles ?

 

Je conduisais ma voiture pour rentrer chez moi et je vis furtivement, une pancarte rudimentaire portant, inscrits à la main, les mots ‘Camp de ramasseurs de pois’.

20 miles plus loin, sans réaliser ce que je faisais, je fis demi-tour sur la route déserte et  roulai jusqu’à la hauteur de l’écriteau.

Je suivais mon instinct, pas ma raison.

Je roulai sur le sol détrempé du camp et me garai, tel un pigeon regagnant son pigeonnier.

CONSTANTIN

In hoc signo vinces !

Par ce signe, tu vaincras.

labarumEn 312, après sept années de troubles et de guerres civiles, Constantin élimine son rival Maxence qui, lors de la bataille du Pont Milvius, dans la banlieue de Rome, se noie dans le Tibre.

Mais, plutôt que d’imputer cette victoire à l’ardeur de ses troupes ou à son propre génie manoeuvrier, c’est au Dieu des chrétiens que l’Empereur l’attribue.

Ne déclare-t-il pas qu’avant l’engagement décisif, il l’avait invoqué et lui avait demandé de lui signifier s’il allait, ou non, l’assister ? Une croix flamboyante lui était alors apparue, entourée de la phrase : « In hoc signo vinces. » et, la nuit suivante, une vision lui avait intimé l’ordre de placer le monogramme du Christ – les lettres grecques X et P – sur le labarum, l’étendard de ses troupes.

S’ensuivit l’Edit de Milan proclamant dans tout l’Empire l’égalité de la religion chrétienne et des cultes païens.

 

 

 

PRECHI PRECHA

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Qui se souvient des sermons de Carême et de la notoriété conférée à l’orateur sacré qui, à cette occasion,  tel une version cléricale de Jupiter tonnant, occupait la chaire de Notre-Dame de Paris ?

Qui est capable de donner le nom , et celui des évêchés dont ils avaient la charge, des quatre personnages  figés dans la pierre autour de la fontaine des Quatre Prédicateurs, Place St Sulpice à Paris ?

Qui se rappelle le temps où Calvin, du haut de sa chaire génevoise, prononçait deux cent cinquante sermons par an, chacun d’une durée d’environ une heure ?

Plus désertées que les bancs d’oeuvre, les chaises et les prie-Dieu portant une plaque en cuivre au nom de leur propriétaire, les chaires sont, depuis des années, devenues des lieux désertés, qu’aucun squatter n’est venu coloniser, sauf les araignées. Buttes témoins d’une époque, bien souvent chefs d’oeuvre d’architecture ou d’ébénisterie, elles sont désormais érigées au rang de curiosités dépourvues de toute utilité.

De verticaux, le sermon , le prêche, l’homélie, le prône, sont devenus horizontaux : les prises de parole de l’officiant s’effectuent désormais de plain-pied, face au public, micros et hauts-parleurs amplifiant la parole.

Trois ouvrages de fiction, appartenant à des genres dissemblables, ont attribué un rôle important dans leur déroulé et dans l’enchaînement des évènements à des prises de parole du haut d’une chaire.

Le Père Mapple, le Père Lathuile et l’Officiant sont des acteurs majeurs des récits auxquels Herman Melville (Moby Dick), Jules Romains (Les Copains) et Julien Gracq (Le Rivage des Syrtes ) ont attaché leur nom, bien qu’un siècle exactement sépare Ishmaël et Aldo.

Ces trois auteurs se sont risqués à jouer les Fénelon et à bâtir des personnages de chair, d’os et de paroles, à l’aise en chaire et dispensant à leurs ouailles un message vibrant et normatif, catalyseur d’une puissante réaction.

Unité de temps ( celle du discours sacré), unité de lieu (une chaire au sein d’une église), unité d’action ( la profération du message aux fidèles) : rien là que de très classique.

Dans ce passage commun à ces trois oeuvres, quatre composantes : l’édifice dans lequel l’homélie est dite, la personnalité du prédicateur, les réactions des assistants, le style et le rythme du discours.

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Melville a donné une coloration résolument maritime à l’épisode, en totale harmonie avec le thème de la poursuite infernale du cachalot blanc, au long de  deux chapitres, La chaire (VIII) et Le sermon (IX), en début de récit. L’action se déroule à New-Bedford ( Massachussets), dans la chapelle des Baleiniers. Des ex-voto encadrent la chaire, rappelant les dramatiques aléas de la grande pêche, tels que la disparition dans le Pacifique d’un canot aves ses six membres d’équipage, entraîné par le poisson harponné et celle d’un capitaine tué à la proue de son embarcation par un cachalot sur les côtes du Japon.

Située à bonne hauteur, la chaire était accessible par une échelle à montants en cordon torsadé de laine rouge et à échelons plats, cirés, de couleur acajou,  que l’orateur, une fois grimpé, remontait.

Qui plus est, elle était façonnée comme une proue et la Sainte Bible reposait sur une pièce de bois en saillie, sculptée et tournée en manche de violon, telle une guibre.

En fin de volume, dans le chapitre précédant La destruction d’Issoire, Jules Romains introduit le lecteur sans coup férir et sans description préalable à l’intérieur de l’édifice religieux où le sermon sera prononcé. Certes, le titre    – Le rut d’Ambert – vend la mêche et préfigure le dénouement de l’événement, mais aucune précision n’est donnée sur l’architecture et le décor. Tout au plus Ambert a-t-elle droit à quelques observations qui en révèlent le caractère monolithique : les maisons, les rues de la ville, leurs saillies et leurs creux semblent n’être que les tenons et les mortaises de leur emboîtement, lui conférant une réalité moindre que celle du cimetière de Picpus, et donc l’incapacité d’être grosse d’un coup de théâtre.

La montée dans la chaire n’a pas le pittoresque de l’escalade du Père Mapple : le prêtre disparaît dans l’escalier comme dans la spirale d’un toboggan à la Foire du Trône !

Avec Gracq, le ton change et les références historiques affluent. Le saint patron de l’église, Damase, élu pape en 366, pendant une période  troublée par des querelles théologiques, acquit deux titres de gloire : son combat contre l’arianisme et la commande à St Jérôme de la première traduction en latin de la Bible.

Un point commun avec la chapelle des Baleiniers : les références à la mer. L’église est construite au milieu d’un misérable quartier de pêcheurs, des filets rapiécés tapissent les murs, et, en cette messe de la Nativité, une barque de pêche avec tous ses agrès remplace la crêche.

Les coupoles dorées et vermiculées du bâtiment, de style orientental, ses hautes voûtes noires aux suintements de caves, sa crypte qui sentait le soufre : autant d’éléments qui contribuaient à sa célébrité.

D’autant que deux personnages charismatiques étaient venus y prier.

Au début du XIIème siècle, Joachim de Flore, grand mystique réformateur, qui quitta l’ordre des Cisterciens pour fonder celui, plus austère, des Floriens, dont les Albigeois sont le dernier avatar, et son contemporain, Cola di Rienzo qui tenta de restaurer en 1347 le prestige de l’ancienne république romaine, et mourut décapité, son cadavre brûlé et ses cendres jetées dans le Tibre.

Le destin de di Rienzo inspira un opéra à Richard Wagner et une pièce de théâtre à Friedrich Engels.

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La tête d’affiche de ce spectacle, le prédicateur, prend possession de la scène chacun à sa manière.

En totale symbiose avec les baleiniers à laquelle la chapelle est dédiée, le Père Mapple, qui, avant de devenir ministre du culte fut matelot et harponneur, garde une agilité suffisante pour monter en chaire comme s’il escaladait le grand mât d’un navire. Quand il entre, sa coiffure de toile goudronnée dégouline de neige fondue, son long caban de pilote semblant l’écraser sous le poids de toute l’eau qu’il avait absorbée.

Le Père Lathuile, dénomination usurpée par Bénin, l’un des quatre copains, qui se fait passer pour un orateur éminent et un docte théologien, a des cheveux abondants, de la barbe, un torse massif, est de petite taille et porte un froc de style incertain qu’aurait pu revendiquer un Dominicain, un Franciscain ou un Oratorien.

Son apparition n’a rien de théâtral, mais a quelquechose d’insidieux, de maléfique et de malsain : On le sentit venir, on le vit peu à peu, il suinta lentement.

Plus mystérieux, c’est en ondulant entre les rangs que le ténébreux officiant de la messe de Noël du Rivage des Syrtes prend place. Sans patronyme, vêtu de la robe blanche des couvents du Sud… le regard myope et voilé… il était de la famille de ces redoutables visionnaires, pareils à des charbons à demi mangés par la flamme des mirages et le feu des sablesLe buisson des cierges qui l’éclairait par en dessous, faisait saillir des mâchoires une  dure ombre carnassière.

Les fidèles : le mot est révélateur de leur malléabilité aux propos du prêcheur et de leur réceptivité au message qu’il délivre. S’ils sont venus, c’est pour prendre une leçon, suivre les préceptes et les commandements qu’une autorité a la mission sacrée de leur expliciter.

Clairsemée, assez éparse sur les bancs, éclatée en îles de silence, réfugiée dans un silence opaque, telle est l’assistance qui prend part à l’office célébré par le chapelain Mapple.

Obéissante aux ordres que celui-ci donne tel un capitaine de vaisseau, et se regroupant selon les consignes données dans un vocabulaire incompréhensible pour un terrien : «  Les travées à tribord, là-bas !poussez-vous sur babord ! », ce qui provoque un sourd raclement de lourdes bottes et un piétinement plus chuchoté de chaussures féminines.

Passive, hypnotisée par l’orateur : les simples coeurs qui l’écoutaient ne pouvaient détacher de lui leurs regards.

Une fois en chaire, le copain Lathuile-Bénin dresse une cartographie des troupes ennemies qu’il va affronter. Face à lui, deux rangs d’hommes, cossus, pansus, cuissus. Autour, une couche de vieilles filles, noires, dures et biscornues comme des escarbilles. A droite, des familles bien mises. Sur la gauche, un fretin plus mélangé, dont quelques vieux commandants qui tripotaient un chapelet entre des doigts noueux d’arthrite.

Tel un animal face à son dompteur, l’auditoire passe par diverses phases. Après avoir écouté le prêtre bredouiller les annonces de la semaine et introduire l’invité, il se redresse puis, pendu à la chaire, comme un jeune pourceau qui presse, mordille et secoue une tétine, manifeste son attention. Au fil du sermon, la tension monte et culmine dans une prude phrase qui clôt le chapitre et inaugure les ébats : «  L’auditoire se crispe en groupes convulsifs. »

Gracq n’a pas son pareil pour camper le décor de l’attente, en disséquer les composantes, analyser le progrès des sédimentations et la fermentation des sentiments.

La foule qui se presse à St Damase est bercée par une attente messianique. Elle communie dans une extrême ferveur, qui ne doit rien à la rumination bovine des dimanches trop connus d’Orsenna. Un levain puissant la brasse. Après avoir chanté à pleine voix un vieux chant manichéen, elle se réfugie dans un silence méditatif et resserre ses rangs imperceptiblement à l’arrivée de l’anonyme officiant.

A mi-discours, elle frémit. A la fin de la péroraison, elle ondule brusquement ( tout comme l’officiant ondulait lors de son apparition), en s’agenouillant dans cet affaissement sans hâte et presque paresseux des blés sous un coup de faux. L’office se conclut sur un puissant,un sauvage murmure de prières.

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Le thème des sermons varie d’un auteur à l’autre.

La longue homélie de Mapple – 9 pages- est une glose du Livre de Jonas, conçue comme une leçon à deux filins, qui est de prêcher la vérité en face du mensonge. Emaillée de termes familiers aux marins, parsemée de dialogues enlevés, truffée d’images évoquant la tempête puis le calme qui survient dès que Jonas est avalé par la gueule béante du poisson qui l’attendait, Mapple fait corps avec son texte : sa poitrine s’enfle quand la mer de déchaîne, mais il tourne en silence les pages du Livre quand le vent tombe.

Il soigne sa cadence oratoire et son style, ménage ses effets : à la péroraison, après des répétitions incantatoires de « Haute joie à celui qui… », il offre un visage illuminé de joie intérieure.

Gaillard, rabelaisien, sacrilège ? Au choix ! Le sermonneur des Copains a, lui aussi, choisi un commentaire de  paroles divines , le « Soyez féconds  et multipliez-vous » de la Genèse et le « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés » du Christ, dans l’évangile de St Jean. Ses injonctions enflammées – « toute tiédeur, toute négligence dans la célébration du rite conjugal est un péché »- incitent rapidement à donner le branle à des familiarités fécondes, si bien que rapidement les trois copains fourragent les dessous des trois femmes, que vingt adolescents assaillent des demoisellles accompagnées et que les commandants pétrissent des hanches.

A St Damase, autre ambiance. L’orateur développe son argumentation avec des changements de ton : pour l’exorde, celui-ci est neutre, sans couleur ; à mi-parcours, la voix devient plus tranchante et plus claire, comme une lame qu’on tire d’un fourreau ; au final, elle est plus lente et teintée de gravité.

Pour enfoncer le clou, il choisit de lancinantes répétitions : « Heureux qui… » ( quatre fois), « Je dénonce… »(deux fois), « Je vous parle ( trois fois), « Je maudis… » (cinq fois)… Aldo avait compris que le temps des prophètes était venu. En effet, dans ce récit où l’attente tient une grande place, l’officiant dénonçait les sentinelles de l’éternel repos et déclarait adorer la Voie ouverte et la Porte du matin.

Amen !

Finalement, chez chacun de ces auteurs, il y a un prédicateur qui sommeille…Pour Jules Romains, l’unanimiste,  rien d’étonnant. Plus surprenant de la part de Melville, quoique des personnages tels que Bartleby, le scribe ou Billy Bud, gabier de misaine soient de la même branche généalogique que Mapple, le chapelain.

Et Gracq, l’agnostique ? Le sens du sacré sous-tend son oeuvre, même dans l’épisode guerrier d’Un balcon en forêt, lorsque Hervouët détruit un véhicule allemand plein de livrets matricules et considère qu’ayant porté la main sur les arcanes, la punition est inéluctable.

RAPA NUI ou L’ILE DE PAQUES

Où vont se loger la contestation et l’occupation d’une piste d’aviation, dont il m’a été dit que ses caractéristiques, surdimensionnées eu égard au trafic, permettaient l’atterrisssage de la  navette spatiale de la NASA, en cas d’urgence ?

A l’Ile de Pâques.

En dépit de son éloignement, Rapa Nui, la pascuane, n’échappe pas à cette mode revendicative : 3000 habitants ont  protesté récemment contre l’invasion des touristes et des immigrés.

En 2007 et en 2008,  au mois de novembre, j’y ai passé 15 jours au total.

La première fois, me trouvant à Santiago pour une raison professionnelle, j’avais saisi cette occasion  pour m’évader en plein Pacifique et aller saluer les moaïs . Une chilienne de la bonne bourgeoisie, à côté de laquelle je me trouvais lors d’un dîner officiel s’était esclaffée de la longueur du séjour que je projetais là-bas – 8 jours – et m’avait affirmé qu’en 24 heures j’aurais tout vu, et que de toutes façons ce bout de caillou volcanique, rapé et pelé, à 3400 km de la capitale ne présentait aucun intérêt.

Mon seul regret fut de n’avoir pas prévu un plus long séjour, mais les dieux de l’Ile étaient pour moi.

A l’embarquement pour le retour sur Santiago, le responsable de Lan Chile, confronté à un problème de sur-booking, me demanda si j’acceptais de rester trois jours de plus aux frais de la compagnie. N’étant soumis à aucune contrainte de calendrier, j’acquiesçai sur le champ. Je devais me présenter le lendemain à l’agence pour régulariser mon billet. Grande dame, pour  récompenser ma bonne volonté, la compagnie m’offrit, valable un an, un billet A/R Francfort/Santiago. D’où, mon second séjour.

Qu’en ai-je ramené, à une époque où les voyageurs débarquaient dans une amicale cohue à l’intérieur d’une aérogare qui tenait de la cabane ?

Le touriste, noyé dans le paysage, était quasiment invisible : les groupes, qui séjournaient un court temps ( 2 à 3 jours) étaient véhiculés en petits cars sur les sites, avec un bref arrêt aux endroits fléchés sur les guides, photos, et hop ! redémarrage. Autant dire que les moaïs recouvraient vite leur solitude venteuse et ensoleillée.

Je ne vais pas recopier les pages du Lonely Planet, ni traduire les brochures du Comité local du tourisme. Sur quinze jours, j’ai traîné mes semelles et les roues d’un vélo loué dans pas mal d’endroits, sans oublier d’inclure une promenade  à cheval d’une journée, guidé, je vous l’avoue, par ma monture qui connaissait le parcours comme sa poche mais provoquée par un groupe de médecins de Santiago qui ont essayé, en vain,  me faire vider les étriers.

Inventaire de quelques spécimens d’humanité rencontrés à Rapa Nui.

Deux jeunes japonais, accompagnés de leur vélo et d’un bagage minimum, qui ont parcouru l’Ile pendant huit jours, en couchant sous la tente. Je les ai croisés à trois reprises, affrontant un terrible vent debout ou gravissant de rudes pentes du Rana Kau et du Puna Pau.

Un français, ancien mécanicien de la marine, marié avec une pascuane ethnologue, qui, toutes amarres larguées,  avait coupé les ponts avec le pays natal et sa famille et ne regrettait pas ce choix d’une vie rien moins que bourgeoise.

C’est lui qui m’aiguilla sur un autre compatriote.

Ce sedanais d’origine, marié lui aussi à une pascuane,  tenait un restaurant, La Taverne du Pêcheur, considéré comme le meilleur de l’Ile.

En ma qualité d’ardennais, je trouvai séant d’aller lui présenter mes civilités, en fin de soirée, un fois  partis les derniers clients, congestionnés et repus de crustacés. Bien que la salle fût, à cette heure, vide, l’entretien ne dura guère. D’un ton rogue, il me chargea de saluer son vieux père et, aussi amène qu’une laie environnée de ses marcassins et dérangée dans sa bauge, me congédia sans même m’offrir un verre d’eau…

Son épouse, qui était juridiquement la responsable de l’établissement, en application du code de commerce chilien, était d’un abord plus cordial.

Enfin, le tenancier de l’hôtel Vai Moana où je descendis.

Hôtel ? En fait quelques cabanes de chantier, posées sur des parpaings pour rattraper la déclivité du terrain, sobrement aménagées, mais avec vue imprenable sur le cimetière en contrebas, avec ses tombes aux croix blanchies à la chaux, très  cimetière marin  tel que le décrit Paul Valéry, avec « la mer toujours recommencée »  et l’incessant fracas des vagues sur les rochers noirs, déchiquetés et façonnés par l’érosion.

Il se désespérait que l’Ile ne fût pas rattachée à la Polynésie française, et à son régime de protection sociale et d’enseignement, estimant qu’elle était traitée en parent pauvre et victime du désintérêt que le gouvernement de Santiago lui témoignait depuis des lustres.

En sus de ces souvenirs, il en est un, tout aussi pérenne mais plus tangible.  Un morceau de tronc d’eucalyptus, que Julien Gracq décrit comme un « arbre momie dont tombe partout en lambeaux autour du tronc la charpie des dentelles rongées ».

1,30 mètre. 30 kilos.  24 heures dans un caisson avec fumigation au bromure de méthyle , afin de satisfaire aux sévères contrôles phyto-sanitaires avant l’importation sur le continent.

balaine-269x199Cette sculpture, roulée et barattée par les flots, polie par le sable au gré des marées et des vents,  m’apparut alors que je cheminais sur le rivage, un peu au nord de Hanga Roa. Je sus, alors, que la ramènerais chez moi, tant sa forme me parlait : on eût dit un gros poisson, à tête de dauphin, cabré, la queue sur le dernier tiers de la longueur se soulevant à 45°.

En 2007, je la laissai en dépôt chez mon hôtelier, en lui disant que je reviendrais l’année suivante. Ce que je fis.

Depuis, nous faisons bon ménage et nous nous comprenons sans mot dire, ce bout de bois flotté et moi.