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PRECHI PRECHA

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Qui se souvient des sermons de Carême et de la notoriété conférée à l’orateur sacré qui, à cette occasion,  tel une version cléricale de Jupiter tonnant, occupait la chaire de Notre-Dame de Paris ?

Qui est capable de donner le nom , et celui des évêchés dont ils avaient la charge, des quatre personnages  figés dans la pierre autour de la fontaine des Quatre Prédicateurs, Place St Sulpice à Paris ?

Qui se rappelle le temps où Calvin, du haut de sa chaire génevoise, prononçait deux cent cinquante sermons par an, chacun d’une durée d’environ une heure ?

Plus désertées que les bancs d’oeuvre, les chaises et les prie-Dieu portant une plaque en cuivre au nom de leur propriétaire, les chaires sont, depuis des années, devenues des lieux désertés, qu’aucun squatter n’est venu coloniser, sauf les araignées. Buttes témoins d’une époque, bien souvent chefs d’oeuvre d’architecture ou d’ébénisterie, elles sont désormais érigées au rang de curiosités dépourvues de toute utilité.

De verticaux, le sermon , le prêche, l’homélie, le prône, sont devenus horizontaux : les prises de parole de l’officiant s’effectuent désormais de plain-pied, face au public, micros et hauts-parleurs amplifiant la parole.

Trois ouvrages de fiction, appartenant à des genres dissemblables, ont attribué un rôle important dans leur déroulé et dans l’enchaînement des évènements à des prises de parole du haut d’une chaire.

Le Père Mapple, le Père Lathuile et l’Officiant sont des acteurs majeurs des récits auxquels Herman Melville (Moby Dick), Jules Romains (Les Copains) et Julien Gracq (Le Rivage des Syrtes ) ont attaché leur nom, bien qu’un siècle exactement sépare Ishmaël et Aldo.

Ces trois auteurs se sont risqués à jouer les Fénelon et à bâtir des personnages de chair, d’os et de paroles, à l’aise en chaire et dispensant à leurs ouailles un message vibrant et normatif, catalyseur d’une puissante réaction.

Unité de temps ( celle du discours sacré), unité de lieu (une chaire au sein d’une église), unité d’action ( la profération du message aux fidèles) : rien là que de très classique.

Dans ce passage commun à ces trois oeuvres, quatre composantes : l’édifice dans lequel l’homélie est dite, la personnalité du prédicateur, les réactions des assistants, le style et le rythme du discours.

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Melville a donné une coloration résolument maritime à l’épisode, en totale harmonie avec le thème de la poursuite infernale du cachalot blanc, au long de  deux chapitres, La chaire (VIII) et Le sermon (IX), en début de récit. L’action se déroule à New-Bedford ( Massachussets), dans la chapelle des Baleiniers. Des ex-voto encadrent la chaire, rappelant les dramatiques aléas de la grande pêche, tels que la disparition dans le Pacifique d’un canot aves ses six membres d’équipage, entraîné par le poisson harponné et celle d’un capitaine tué à la proue de son embarcation par un cachalot sur les côtes du Japon.

Située à bonne hauteur, la chaire était accessible par une échelle à montants en cordon torsadé de laine rouge et à échelons plats, cirés, de couleur acajou,  que l’orateur, une fois grimpé, remontait.

Qui plus est, elle était façonnée comme une proue et la Sainte Bible reposait sur une pièce de bois en saillie, sculptée et tournée en manche de violon, telle une guibre.

En fin de volume, dans le chapitre précédant La destruction d’Issoire, Jules Romains introduit le lecteur sans coup férir et sans description préalable à l’intérieur de l’édifice religieux où le sermon sera prononcé. Certes, le titre    – Le rut d’Ambert – vend la mêche et préfigure le dénouement de l’événement, mais aucune précision n’est donnée sur l’architecture et le décor. Tout au plus Ambert a-t-elle droit à quelques observations qui en révèlent le caractère monolithique : les maisons, les rues de la ville, leurs saillies et leurs creux semblent n’être que les tenons et les mortaises de leur emboîtement, lui conférant une réalité moindre que celle du cimetière de Picpus, et donc l’incapacité d’être grosse d’un coup de théâtre.

La montée dans la chaire n’a pas le pittoresque de l’escalade du Père Mapple : le prêtre disparaît dans l’escalier comme dans la spirale d’un toboggan à la Foire du Trône !

Avec Gracq, le ton change et les références historiques affluent. Le saint patron de l’église, Damase, élu pape en 366, pendant une période  troublée par des querelles théologiques, acquit deux titres de gloire : son combat contre l’arianisme et la commande à St Jérôme de la première traduction en latin de la Bible.

Un point commun avec la chapelle des Baleiniers : les références à la mer. L’église est construite au milieu d’un misérable quartier de pêcheurs, des filets rapiécés tapissent les murs, et, en cette messe de la Nativité, une barque de pêche avec tous ses agrès remplace la crêche.

Les coupoles dorées et vermiculées du bâtiment, de style orientental, ses hautes voûtes noires aux suintements de caves, sa crypte qui sentait le soufre : autant d’éléments qui contribuaient à sa célébrité.

D’autant que deux personnages charismatiques étaient venus y prier.

Au début du XIIème siècle, Joachim de Flore, grand mystique réformateur, qui quitta l’ordre des Cisterciens pour fonder celui, plus austère, des Floriens, dont les Albigeois sont le dernier avatar, et son contemporain, Cola di Rienzo qui tenta de restaurer en 1347 le prestige de l’ancienne république romaine, et mourut décapité, son cadavre brûlé et ses cendres jetées dans le Tibre.

Le destin de di Rienzo inspira un opéra à Richard Wagner et une pièce de théâtre à Friedrich Engels.

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La tête d’affiche de ce spectacle, le prédicateur, prend possession de la scène chacun à sa manière.

En totale symbiose avec les baleiniers à laquelle la chapelle est dédiée, le Père Mapple, qui, avant de devenir ministre du culte fut matelot et harponneur, garde une agilité suffisante pour monter en chaire comme s’il escaladait le grand mât d’un navire. Quand il entre, sa coiffure de toile goudronnée dégouline de neige fondue, son long caban de pilote semblant l’écraser sous le poids de toute l’eau qu’il avait absorbée.

Le Père Lathuile, dénomination usurpée par Bénin, l’un des quatre copains, qui se fait passer pour un orateur éminent et un docte théologien, a des cheveux abondants, de la barbe, un torse massif, est de petite taille et porte un froc de style incertain qu’aurait pu revendiquer un Dominicain, un Franciscain ou un Oratorien.

Son apparition n’a rien de théâtral, mais a quelquechose d’insidieux, de maléfique et de malsain : On le sentit venir, on le vit peu à peu, il suinta lentement.

Plus mystérieux, c’est en ondulant entre les rangs que le ténébreux officiant de la messe de Noël du Rivage des Syrtes prend place. Sans patronyme, vêtu de la robe blanche des couvents du Sud… le regard myope et voilé… il était de la famille de ces redoutables visionnaires, pareils à des charbons à demi mangés par la flamme des mirages et le feu des sablesLe buisson des cierges qui l’éclairait par en dessous, faisait saillir des mâchoires une  dure ombre carnassière.

Les fidèles : le mot est révélateur de leur malléabilité aux propos du prêcheur et de leur réceptivité au message qu’il délivre. S’ils sont venus, c’est pour prendre une leçon, suivre les préceptes et les commandements qu’une autorité a la mission sacrée de leur expliciter.

Clairsemée, assez éparse sur les bancs, éclatée en îles de silence, réfugiée dans un silence opaque, telle est l’assistance qui prend part à l’office célébré par le chapelain Mapple.

Obéissante aux ordres que celui-ci donne tel un capitaine de vaisseau, et se regroupant selon les consignes données dans un vocabulaire incompréhensible pour un terrien : «  Les travées à tribord, là-bas !poussez-vous sur babord ! », ce qui provoque un sourd raclement de lourdes bottes et un piétinement plus chuchoté de chaussures féminines.

Passive, hypnotisée par l’orateur : les simples coeurs qui l’écoutaient ne pouvaient détacher de lui leurs regards.

Une fois en chaire, le copain Lathuile-Bénin dresse une cartographie des troupes ennemies qu’il va affronter. Face à lui, deux rangs d’hommes, cossus, pansus, cuissus. Autour, une couche de vieilles filles, noires, dures et biscornues comme des escarbilles. A droite, des familles bien mises. Sur la gauche, un fretin plus mélangé, dont quelques vieux commandants qui tripotaient un chapelet entre des doigts noueux d’arthrite.

Tel un animal face à son dompteur, l’auditoire passe par diverses phases. Après avoir écouté le prêtre bredouiller les annonces de la semaine et introduire l’invité, il se redresse puis, pendu à la chaire, comme un jeune pourceau qui presse, mordille et secoue une tétine, manifeste son attention. Au fil du sermon, la tension monte et culmine dans une prude phrase qui clôt le chapitre et inaugure les ébats : «  L’auditoire se crispe en groupes convulsifs. »

Gracq n’a pas son pareil pour camper le décor de l’attente, en disséquer les composantes, analyser le progrès des sédimentations et la fermentation des sentiments.

La foule qui se presse à St Damase est bercée par une attente messianique. Elle communie dans une extrême ferveur, qui ne doit rien à la rumination bovine des dimanches trop connus d’Orsenna. Un levain puissant la brasse. Après avoir chanté à pleine voix un vieux chant manichéen, elle se réfugie dans un silence méditatif et resserre ses rangs imperceptiblement à l’arrivée de l’anonyme officiant.

A mi-discours, elle frémit. A la fin de la péroraison, elle ondule brusquement ( tout comme l’officiant ondulait lors de son apparition), en s’agenouillant dans cet affaissement sans hâte et presque paresseux des blés sous un coup de faux. L’office se conclut sur un puissant,un sauvage murmure de prières.

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Le thème des sermons varie d’un auteur à l’autre.

La longue homélie de Mapple – 9 pages- est une glose du Livre de Jonas, conçue comme une leçon à deux filins, qui est de prêcher la vérité en face du mensonge. Emaillée de termes familiers aux marins, parsemée de dialogues enlevés, truffée d’images évoquant la tempête puis le calme qui survient dès que Jonas est avalé par la gueule béante du poisson qui l’attendait, Mapple fait corps avec son texte : sa poitrine s’enfle quand la mer de déchaîne, mais il tourne en silence les pages du Livre quand le vent tombe.

Il soigne sa cadence oratoire et son style, ménage ses effets : à la péroraison, après des répétitions incantatoires de « Haute joie à celui qui… », il offre un visage illuminé de joie intérieure.

Gaillard, rabelaisien, sacrilège ? Au choix ! Le sermonneur des Copains a, lui aussi, choisi un commentaire de  paroles divines , le « Soyez féconds  et multipliez-vous » de la Genèse et le « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés » du Christ, dans l’évangile de St Jean. Ses injonctions enflammées – « toute tiédeur, toute négligence dans la célébration du rite conjugal est un péché »- incitent rapidement à donner le branle à des familiarités fécondes, si bien que rapidement les trois copains fourragent les dessous des trois femmes, que vingt adolescents assaillent des demoisellles accompagnées et que les commandants pétrissent des hanches.

A St Damase, autre ambiance. L’orateur développe son argumentation avec des changements de ton : pour l’exorde, celui-ci est neutre, sans couleur ; à mi-parcours, la voix devient plus tranchante et plus claire, comme une lame qu’on tire d’un fourreau ; au final, elle est plus lente et teintée de gravité.

Pour enfoncer le clou, il choisit de lancinantes répétitions : « Heureux qui… » ( quatre fois), « Je dénonce… »(deux fois), « Je vous parle ( trois fois), « Je maudis… » (cinq fois)… Aldo avait compris que le temps des prophètes était venu. En effet, dans ce récit où l’attente tient une grande place, l’officiant dénonçait les sentinelles de l’éternel repos et déclarait adorer la Voie ouverte et la Porte du matin.

Amen !

Finalement, chez chacun de ces auteurs, il y a un prédicateur qui sommeille…Pour Jules Romains, l’unanimiste,  rien d’étonnant. Plus surprenant de la part de Melville, quoique des personnages tels que Bartleby, le scribe ou Billy Bud, gabier de misaine soient de la même branche généalogique que Mapple, le chapelain.

Et Gracq, l’agnostique ? Le sens du sacré sous-tend son oeuvre, même dans l’épisode guerrier d’Un balcon en forêt, lorsque Hervouët détruit un véhicule allemand plein de livrets matricules et considère qu’ayant porté la main sur les arcanes, la punition est inéluctable.