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Le tibia d’or

Un  dessin de Ronald SEARLE, paru le 26 mars 2003 dans Le Monde.

Presque  10 ans, et toujours d’actualité.

Ce dessinateur et caricaturiste né à Cambridge en 1920 était un fin connaisseur des champs de bataille.

Engagé volontaire dans les troupes du génie en 1939, il participe à la campagne de Malaisie, qui ne fut pas une partie de campagne. Prisonnier des Japonais, il travaille pendant un an sur le terrible chantier du chemin de fer de Birmanie ( Cf Le pont de la rivière Kwaï) et n’est libéré qu’en 1945 après trois ans et demi d’une captivité à la sauce nippone.

Son trait de crayon est d’une extraordinaire acuité. Sa brutalité est toujours teintée d’humour et de drôlerie. Sa dérision est tendre, qu’il croque des Anglais aux courses, des dignitaires laïcs et religieux se serrant la main à l’occasion de la Semaine de la Bonté ou des amateurs de bon vin illustrant les phrases tortueuses des oenologues.

La loterie macabre dont le personnage vêtu à la romaine donne le nom du vainqueur…qui est rangé dans un cercueil, n’a pas pris une ride.

J’ai évidé son visage , comme dans ces panneaux de fêtes foraines où vous faites apparaître votre tête, en tant que pilote d’avion ou boxeur.

Liberté est donc laissée d’y glisser l’homme d’état ou le terroriste de son choix qui mène actuellement un conflit meurtrier et sanguinaire.

Et Dieu sait qu’ils sont légion !

Un poète japonais, auteur de haïkus, résumait lapidairement le résulat final des conflits armés : « Un champ de blé piétiné, voilà tout ce qui reste du rêve des guerriers. » Aragon avait-il lu cet auteur , lui qui écrivait : « Quoi ce serait toujours la guerre la querelle/ Des manières de rois et des fronts prosternés/ Et l’enfant de la femme inutilement né/ Des blés déchiquetés, toujours des sauterelles… » ?

Après les Palmes d’Or, les Lions d’Or, les Ours d’Or, pourquoi ne pas décerner tous les ans le Tibia d’Or, qui récompenserait le plus grand verseur de sang des douze mois écoulés ? Les noms des nominés rempliraient à l’aise une feuille format A4, simple interligne.

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Requiem pour Christian POVEDA

Christian Poveda a été exécuté ou assassiné. Sa disparition a suscité indignation et émotion ainsi qu’une prose abondante sur les dangers et l’évolution du métier de photo-journaliste.

Avant hier, à la télévision, chez Taddeï, la bande annonce du documentaire tourné par Poveda, Vida loca, a été projetée puis bissée quelques instants plus tard, au cas où l’on n’aurait pas compris les messages véhiculées par ce collage d’images de violence basique: des ados tabassant avec férocité un des leurs, une femme pâmée dans sa douleur, un cadavre difficilement ensaché dans un grand sac de plastique noir, les menaces proférées par un colosse membre d’un des deux gangs qui mettent le Salvador  ( Quelle ironie que ce nom !) en coupe réglée,…

Et alors ? ai-je envie de dire. Quels enseignements et quelles vérités tirer de cette esthétique morbide et de cette débauche de haine et de sauvagerie, sous-tendue par les gros sous noirs de la drogue ?

Qu’apportent ces descriptions, que l’on ne savait déjà, et qui ne sont que la duplication, sous une latitude d’Amérique Centrale,  d’autres horreurs, échos sinistres au vers d’Aragon «  Et l’enfant de la femme inutilement né ».

Cela valait-il la peine que Poveda courre tant de risques,  « traite » avec ces individus sans foi ni loi,  joue avec eux à la roulette russe, et, au final  risque sa vie et la perde ?

«  Ne jamais manger avec le diable, même avec une grande cuiller » dit la sagesse des nations.

Qui dira la fascination perverse que ces mafieux ont exercée sur le reporter, à l’image de ce qui arriva  il y a quelques années au journaliste Tillier qui décrocha une interview  de Mesrine et s’en sortit miraculeusement, le corps criblé de balles, l’ennemi public l’ayant laissé pour mort ?

L’ivresse que procurent le franchissement des limites et le tutoiement de l’impossible, Poveda n’est pas le seul à y avoir succombé.

Le navigateur chevronné qui périt en mer, enlevé par une lame, ce couple de vulcanologes français enseveli par une éruption, …autant d’exemples de fins tragiques, mais gratuites et suicidaires. 

Seule une monnaie funèbre et dévaluée rétribue ces comportements.

Joseph Bara, Guy Môquet, Robespierre et Nicolas Sarkozy

Le parallèle entre le jeune tambour Bara qui, selon l’imagerie populaire, périt, âgé de 14 ans, en 1779 sous les coups des Vendéens pour avoir crié : «  Vive la République ! » aux lieu et place de « Vive le Roi ! » et Guy Moquet fusillé à 17 ans, en 1941, au motif qu’il était « communiste », saute aux yeux.

 Le même héroïsme juvénile, la même volonté d’engagement sans calculs, le même mépris de la mort dès lors qu’est en jeu l’essentiel, qui ne tolère aucune compromission.

L’un et l’autre ont une rue à Paris.

Bara, le révolutionnaire, dans le bourgeois VIème arrondissement. La voie relie la rue N.D.- des-Champs et la rue d’Assas. Ce Louis, chevalier d’Assas, capitaine au régiment d’Auvergne, est de bonne fréquentation. N’est-il pas mort héroïquement lors de la Guerre de Sept Ans, en 1760, sous les coups des Anglo-Hanovriens, en alertant ses troupes aux cris de : « A moi, Auvergne, ce sont les ennemis ! » ?

Pour Môquet, l’arrondissement est plus populaire, ethnique et gouailleur : le XVIIIème. La rue butte d’un côté sur l’avenue de Clichy et de l’autre sur l’avenue de St-Ouen.

Un plus cependant pour lui : une station de métro dans le même quartier. Bara n’a pas eu cet honneur posthume.

Côté iconographie,  un timbre à l’effigie de Môquet, valeur faciale O,54 €, gravé par Beaujard, mis en circulation en 2007.

Barra

Weerts,La mort de barramoreau vautier_barra 

 

 

 

Pour Bara, quelques peintres – David, Weerts, Moreau-Vauthier – se saisirent de leurs pinceaux, dans des veines diverses : David, c’est un Bara complétement nu, sans blessure, étendu sur le flanc gauche, les cheveux noirs, longs et bouclés, vaguement hermaphrodite, sur un fond neutre ; Weerts, un combattant, dans le feu de l’action, affrontant un Chouan armé d’une faux, alors qu’un autre l’attaque de dos, avec une pique, un cheval cabré en second plan ; Moreau-Vauthier, un Bara très « dormeur du Val », étendu sur le dos, dans une flaque de sang, à côté de son tambour.

 Un flottement identique autour de leur nom de famille.

Môquet, Mocquet ? Les deux orthographes se trouvent. Parmis les quatre dédicataires du poème La Rose et le Réséda d’Aragon, Guy Mocquet figure aux côtés de Gabriel Péri, d’Estienne d’Orves et Gilbert Dru.

Bara : avec un « R » ou deux « R » ? Selon les documents, l’orthographe varie et le Larousse des noms propres admet les deux.

Deux poètes, Chénier et Aragon, ont immortalisé ces deux jeunes.

Sur une musique de Méhul, le Chant du Départ, de Chénier, met dans la bouche d’un enfant ce vers : «  De Barra, de Viala, le sort nous fait envie ».

La postérité littéraire, pour Aragon, à la gloire de celui qui croyait au ciel et de celui qui n’y croyait pas prend la forme d’une dédicace à quatre illustres résistants, dont Môquet.

Mais alors, Robespierre et Sarkozy ?

Suscitant débats et controverses, le Président a demandé que la dernière lettre que Guy Môquet écrivit à sa « petite maman adorée », à son « petit frère adoré » et à son « papa aimé » peu de temps avant de passer devant le peloton  d’exécution, soit lue et commentée dans les écoles de France et de Navarre, des DOM/TOM et autres Terres australes.

Ces quelques lignes, d’une sage écriture sur papier quadrillé, aussi émouvantes dans la simplicité de leur graphie  que les pages du Journal d’Anne Franck, rejoindront de la sorte notre Panthéon littéraire.

Robespierre voulut, aussi, faire de Bara une icône et un exemple.

La lecture du catalogue d’un libraire spécialisé dans les ventes d’autographes révèle que  l’Incorruptible, tel qu’en atteste un document rédigé de sa main, décida, le 8 nivôse, que «  la Convention décernera les honneurs du Panthéon au jeune Bara et que David sera chargé de donner tous les soins à l’embellissement de cette fête nationale. »

Enfin «  Le portrait du jeune Bara sera placé dans toutes les écoles primaires. »

La signature suit.

Mais, les deux lignes qui composent cette dernière phrase sont doublement raturées : d’un trait horizontal et en diagonale.

Un décret de la Convention reprit l’ensemble de ces dispositions : le Panthéon, David dans le rôle du peintre, ainsi que l’affichage de la reproduction de ce tableau, aux frais de l’Etat, dans les écoles.

Las !

L’Histoire et la petite histoire changèrent la donne.

Le 9 thermidor et la chute de Robespierre perturbèrent finitivement le calendrier. Le cérémonial fut renvoyé aux calendes grecques et la dépouille de Bara ne fut jamais transférée dans le Temple de la Gloire où la patrie reconnaissante accueille ses grands hommes.  

Quant à la fin du jeune Bara, pour tragique qu’elle fut, elle n’eut pas rendez- vous avec la légende écrite par Robespierre.

Neuvième enfant d’un garde-chasse, né à Palaiseau, Joseph était le domestique d’un officier, Desmarres, cantonné à Bressuire. Alors qu’il promenait des chevaux, il fut assailli par des voleurs qui le tuèrent. Desmarres signala le fait au Ministre de la Guerre et sollicita une pension pour la mère.

Désireux de monter le fait en épingle et de le dramatiser, les politiques se saisirent alors de l’affaire en lui donnant une dimension épique.

Barère écrivit dans Le Moniteur du 8 nivôse : 

«  Les Français seuls ont des héros de 13 ans. ».

 A Rimbaud clôturer ce propos et d’en tirer la morale. Dans Roman, il rimait, à 16 ans, soit pratiquement l’âge de Môquet et Bara, : 

«  On n’est pas sérieux quand on a 17 ans Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade… »